Compositeur ou producteur : deux rôles à ne pas confondre
Après avoir vu passer beaucoup d’artistes à Oraison Sonore Studio, il y a une erreur que nous observons régulièrement.
Elle ne concerne pas le talent.
Elle ne concerne pas non plus la qualité des compositions.
Elle concerne la manière dont l’artiste construit son projet.
Aujourd’hui, beaucoup d’artistes sont à la fois compositeurs, interprètes et autoproduits. Ils financent eux-mêmes leurs séances de studio, leur mixage, leur mastering, leurs clips, leur communication ou encore leur distribution.
Ils portent donc plusieurs casquettes.
Mais très souvent, une seule d’entre elles prend réellement les décisions : celle du compositeur.
Quand le compositeur devient un électron libre
Le compositeur, par nature, explore.
Il essaie une harmonie, une texture, un rythme, un univers. Il peut avoir envie aujourd’hui de produire un morceau électronique très sombre, demain une chanson acoustique, puis quelques semaines plus tard quelque chose de beaucoup plus pop.
Et il n’y a absolument rien de mauvais là-dedans.
C’est même souvent de cette liberté que naissent les meilleures idées.
Le problème apparaît lorsque toutes ces expérimentations deviennent automatiquement des morceaux destinés à représenter le même projet artistique.
Nous rencontrons régulièrement des artistes qui possèdent de très bonnes compositions prises individuellement, mais dont l’ensemble donne l’impression de partir dans plusieurs directions.
Un titre suggère un univers.
Le suivant en suggère un autre.
Le troisième pourrait presque appartenir à un autre artiste.
Le talent est là, mais la lecture du projet devient difficile.
Et si l’artiste lui-même ne sait pas précisément définir son territoire, il sera encore plus difficile pour le public, les médias ou les professionnels de comprendre qui il est.
L’autoproduction ne consiste pas seulement à financer
C’est probablement là que se trouve l’une des confusions les plus importantes.
Beaucoup d’artistes considèrent leur rôle de producteur essentiellement sous son aspect financier :
payer le studio, financer le mixage et le mastering, produire un clip, acheter du matériel, payer une pochette ou investir dans la promotion.
Bien sûr, tout cela fait partie de la production.
Mais être producteur, c’est surtout porter une vision.
Avant même de dépenser de l’argent, le producteur devrait pouvoir répondre à certaines questions :
Quelle est l’identité artistique du projet ?
Quel univers voulons-nous construire ?
Quelles émotions voulons-nous provoquer ?
Quels éléments doivent devenir reconnaissables d’un morceau à l’autre ?
Quel public pourrait naturellement être sensible à cette musique ?
Comment voulons-nous que l’artiste soit perçu dans deux ou trois ans ?
Quelle évolution artistique voulons-nous construire ?
C’est cette réflexion qui transforme une succession de morceaux en projet artistique.
Il faut parfois penser comme un producteur avant de penser comme un compositeur
Lorsqu’un artiste occupe les deux fonctions, il devrait apprendre à changer volontairement de posture.
La première étape consiste à laisser parler le producteur.
Le producteur définit le territoire.
Il construit une vision.
Il détermine ce que l’on pourrait appeler l’avatar artistique du projet.
Cet avatar ne doit surtout pas devenir une caricature marketing ou un personnage artificiel.
Il s’agit plutôt de déterminer progressivement les caractéristiques qui rendent un artiste identifiable :
son univers émotionnel, son vocabulaire musical, certaines sonorités, son esthétique, son rapport à l’image, ses influences, ses choix de production, son énergie et même parfois ce qu’il décide volontairement de ne pas faire.
Une fois ce territoire défini, le compositeur peut reprendre sa place.
Et paradoxalement, il peut alors devenir beaucoup plus efficace.
Parce qu’il dispose désormais d’un cahier des charges artistique.
Construire une colonne vertébrale sonore
Prenons un exemple très concret.
Imaginons que vous décidiez que votre prochain album doit posséder une identité électronique volontairement old school, inspirée d’une certaine époque et d’une certaine esthétique sonore.
En tant que producteur, vous pouvez alors décider de fixer quelques éléments fondamentaux.
Par exemple :
les rythmiques principales seront construites autour d’une Roland TR-707
la basse reposera essentiellement sur le caractère d’un Roland SH-101
les leads utiliseront régulièrement une couleur de type Moog
et les nappes seront construites autour d’un Juno.
Cela ne signifie évidemment pas que chaque morceau doit utiliser exactement le même patch, la même structure ou les mêmes sons.
Il ne s’agit pas de fabriquer dix fois le même titre.
Mais vous venez de définir le noyau sonore du projet.
Sa colonne vertébrale.
Sa couleur.
D’un morceau à l’autre, vous pourrez ajouter d’autres synthétiseurs, d’autres textures, des voix, des instruments acoustiques ou des traitements différents.
Mais derrière ces variations restera une fondation commune.
Et c’est cette fondation qui contribuera progressivement à rendre l’album cohérent et identifiable.
Le public ne saura peut-être jamais qu’il entend une TR-707, un SH-101, un Moog ou un Juno.
Ce n’est d’ailleurs pas important.
Ce qu’il percevra, en revanche, c’est qu’un morceau appartient naturellement au même univers que le précédent.
C’est précisément cela, construire une identité sonore.
Et cet exemple peut évidemment être transposé à tous les styles.
La colonne vertébrale peut être définie par le choix des instruments, mais également par les tempos, les harmonies, la manière de traiter les voix, les types de réverbération, les méthodes d’enregistrement, les structures, les textures ou même certains partis pris de mixage.
Le producteur définit les règles du monde.
Le compositeur crée ensuite librement à l’intérieur de ce monde.
Une direction artistique n’est pas une prison
Certains artistes craignent qu’une stratégie musicale limite leur créativité.
C’est compréhensible, mais c’est souvent une mauvaise interprétation.
Une direction artistique n’est pas une liste d’interdictions.
C’est un cadre.
Et un cadre peut stimuler énormément la créativité.
Le cinéma fonctionne ainsi en permanence.
Un réalisateur choisit un univers, une photographie, une époque, un rythme et une intention. Ces contraintes ne tuent pas la créativité des équipes. Au contraire, elles donnent à chacun une direction commune.
La musique peut fonctionner exactement de la même manière.
Le compositeur reste libre d’explorer, mais il peut se poser une question très simple :
Est-ce que cette idée appartient réellement à l’univers que je suis en train de construire ?
Si la réponse est oui, on la développe.
Si la réponse est non, cela ne veut pas forcément dire que l’idée est mauvaise.
Elle peut simplement appartenir à un autre projet.
Tout ce que l’on compose n’est pas obligatoirement destiné à être publié sous le même nom d’artiste.
C’est une distinction essentielle.
Le véritable danger : confondre qualité et cohérence
Un artiste peut avoir dix très bons morceaux et malgré tout ne pas avoir encore construit un projet solide.
Parce que la qualité individuelle des titres et la cohérence artistique sont deux choses différentes.
Un morceau peut être excellent sans renforcer l’identité de l’artiste.
À l’inverse, lorsque plusieurs morceaux commencent à partager une même intention, certaines couleurs, une certaine manière d’écrire ou de produire, quelque chose de beaucoup plus puissant apparaît :
une signature.
Et cette signature permet progressivement au public de reconnaître l’artiste.
Parfois avant même de connaître le titre du morceau.
C’est là que commence véritablement la construction d’une identité artistique.
Le producteur doit parfois savoir dire non au compositeur
Lorsque l’on est autoproduit, c’est probablement l’exercice le plus difficile.
Il faut apprendre à devenir son propre directeur artistique.
Le compositeur peut être amoureux d’une idée parce qu’il vient de la créer.
Le producteur doit être capable de prendre quelques mètres de recul et de se demander :
Est-ce un bon morceau ?
Mais surtout :
Est-ce un bon morceau pour ce projet, maintenant ?
Ce sont deux questions très différentes.
Il faut parfois mettre de côté une excellente composition parce qu’elle détourne le projet de sa direction.
Elle pourra ressortir plus tard, évoluer ou trouver sa place ailleurs.
Ce n’est pas renoncer à sa créativité.
C’est apprendre à la sélectionner.
Avant le prochain morceau, définir le prochain chapitre
C’est peut-être le conseil que nous donnerions à beaucoup d’artistes indépendants que nous rencontrons au studio.
Avant de composer encore dix morceaux, prenez un moment pour réfléchir au projet que ces morceaux doivent construire.
Définissez quelques principes.
Pas cinquante.
Quelques-uns seulement.
Quelle émotion domine votre univers ?
Quelles sont vos couleurs musicales ?
Quels éléments doivent rester constants ?
Qu’est-ce qui vous différencie réellement ?
Quelle histoire voulez-vous raconter sur plusieurs titres et non sur un seul ?
Puis seulement ensuite, remettez votre casquette de compositeur.
À ce moment-là, la créativité n’avance plus dans toutes les directions.
Elle possède une destination.
Composer librement. Produire consciemment.
L’artiste indépendant d’aujourd’hui possède une liberté extraordinaire.
Il peut composer, enregistrer, produire et publier sa musique pratiquement sans intermédiaire.
Mais cette liberté implique une responsabilité nouvelle : celle de savoir parfois prendre de la distance avec sa propre création.
L’âme du compositeur doit pouvoir explorer sans limite.
Mais lorsque vient le moment de construire un projet, l’âme du producteur doit prendre la parole elle aussi.
Pas uniquement pour savoir combien coûteront le studio, le mixage, le mastering ou le prochain clip.
Mais pour poser la question la plus importante :
« Qu’est-ce que nous sommes réellement en train de construire ? »
Parce qu’un artiste ne se définit pas uniquement par les morceaux qu’il sait composer.
Il se définit aussi par les choix qu’il fait parmi toutes les musiques qu’il pourrait composer.
Pour aller plus loin : découvrez notre réflexion sur le rôle du compositeur et du producteur dans la construction d’une identité artistique.
Oraison Sonore Studio
Production • Enregistrement • Mixage • Mastering • Direction artistique
